Arrivé sur Florès dans un avion à hélices, un avion récent, pas une antiquité. L’aéroport est un petit bâtiment vide devant une piste d’atterrissage au milieu de collines arides. Je récupère mon sac et file à Labuan Bajo. La ville en bord de mer n’a rien de joli, mais quel plaisir de ne plus être entouré de chauffeurs de taxi/becak/moto, de magasins de souvenirs, de galeries d’art! Quel plaisir de retrouver sourires et regards étonnés! Labuan Bajo est pourtant très touristique, même en basse saison, car c’est d’ici qu’on visite Komodo et Rinca, et qu’on y plonge, surtout.
Une heure passée sur Rinca, lors d’une excursion plongée, ne me donne pas envie d’y passer plus de temps: il faut payer plusieurs tickets pour marcher avec un vieux guide quelques dizaines de minutes au lieu des deux heures annoncées pour voir quelques dragons à moitié endormis sous la cuisine du centre du parc, immobiles et paresseux, attirés par les odeurs, ainsi qu’un buffle d’eau peu de temps avant de quitter l’île. J’ai par la suite annulé mon tour sur Komodo et Rinca de deux jours pour profiter plus de la plongée.
Car la plongée ici est magique. On y voit constamment des milliers de poissons de toutes les tailles et toutes les couleurs qui se baladent, se pourchassent, s’entraident, se cachent. On tombe fréquemment sur une tortue ou un requin (on est tombé sur un requin en train de se reposer au-dessus du sable, aperçu au dernier moment, on allait passer au-dessus sans le voir). Et surtout, il y a des raies manta! Il y en a dans plein d’autres sites de plongée, mais pour moi c’est une première. Nous plongeons sur un site peu profond et plat, où les raies manta viennent se faire nettoyer par de petits poissons. Rien ne se passe pendant la première demi-heure, on se laisse dériver, je reste en position assise, les bras croisés, les yeux aux aguets. Il n’y a rien à voir. Puis soudain, au loin, une forme grise et gigantesque approche: une raie manta d’environ quatre-cinq mètres d’envergure, immobile, se faisant nettoyer tranquillement. On s’accroche aux rochers pour lutter contre le courant particulièrement fort et observer ce qui est un des animaux les plus étranges qui existent, un oiseau géant sous l’eau, gracieux, lent, mythique et onirique. Un animal venu d’une autre planète. Quatre autres raies approchent, un peu plus petites. je reste accrocher aux rochers, un plongeur anglais, Ciaran, est obligé de se tenir à des coraux de feu, extrêmement irritants et brûlants. Mais le spectacle en vaut la peine. A un moment, je me retourne: une raie nous regarde, à deux mètres. Elle a l’air tout aussi curieuse que nous. Quelque chose se passe, j’ai l’impression d’être Elliot dans le film « ET ». Un moment magique.
Komodo est à plus de deux heures de Labuan Bajo, et le trajet pourrait paraitre long, mais la compagnie de trois voyageurs permet de ne jamais s’ennuyer sur le bateau de Dive Komodo, avec qui je plonge: Ciaran et Jesica, un couple anglais qui voyage un peu en Asie avant de partir vivre en Australie, et Andra, un indonésien de Jakarta ayant fait ses études au Canada. Je pase avec de très bons moments sur le bateau et le soir en ville, dans de petits restaurants ou warungs, ou dans un bar, le Tree Top.
J’apprends un matin qu’Antoine, rencontré sur Pulau Weh, vient de passer une nuit au Mata Hari, l’hôtel où j’occupe une modeste chambre avec vue sur la mer (l’hôtel le moins cher de Labuan Bajo) et me cherchait. On aurait pu se croiser à plusieurs reprises, ayant par exemple passer un moment au Tree Top, ou à l’hôtel (il occupait une chambre proche de la mienne). Au réveil il était déjà parti pour une liveaboard. Aduh!
Entre deux jours de plongée, je loue un scooter pour me balader dans les montagnes à l’est. Je retrouve vite cette gentillesse et cette disponibilité rencontrées sur Sumatra. Les gamins sont adorables et les « hello! » fusent. Et la pluie tombe. Je suis à vingt kilomètres de Labuan Bajo, un des endroits les plus arides que j’ai vus de ma vie, et déjà, la saison des pluies fait son oeuvre. Je prends un chemin pour aller voir des chutes d’eau, roulant dans la boue, quand derrière le son tambourinant de la pluie j’entends « Hello mister, come here! ». J’hésite à peine et cours m’abriter dans une petite maison entourée d’un jardin. A l’intérieur, je suis accueilli par Ignacius un jeune homme de vingt ans environ, et quelques femmes, dont sa soeur. Il parle plutôt bien l’anglais mais ne va pas à l’université faute de moyens financiers. la pluie ne s’arrête pas, on continue de discuter de tout et de rien. Il m’offre du riz et du jack fruit, un fruit qui cuit ressemble à du poulet et finit par m’inviter chez ses parents, dans son village près de Ruteng deux jours plus tard. Il n’est ici que pour travailler dans le jardin de sa soeur. Rendez-vous pris!
Au retour, la pluie tombe de plus en plus fort, la route qui descend en lacets est dangereuse. Je m’abrite un quart d’heure dans une de ces petites échoppes en bois qu’on trouve partout en Asie où je discute avec le vendeur et son pote et prends quelques gamins venus m’observer en photo.
Après cinq jours à plonger sur des sites incroyables (Komodo est pour certains le meilleur site du monde), à rencontrer des gens adorables et à partager bières et mots avec des voyageurs et des plongeurs, je quitte difficilement Labuan Bajo pour Ruteng. Un livre sur Florès acheté à Dive Komodo me pousse à continuer vers l’est: Florès s’annonce époustouflante de beauté et d’une richesse culturelle rare.
